dimanche 17 août 2014

Les sorties françaises de Blanche Neige et les sept nains. Chapitre 2 : 1944 - 1951

Alors que Paris vient d'être libéré, et avant même l'armistice signé, la vie reprend petit à petit dans la capitale. Mais les films français viennent rapidement à manquer : Le Film Français nous apprend que la distribution disposent de 220 films français réalisés pendant la guerre et 60 qui viennent d'être achevés ou sur le point de l'être, mais que la production va subir un an d'arrêt total. Or, 40 nouveaux films américains sont prêts à envahir le marché, et l'on dispose toujours de ceux d'avant guerre qui n'ont pas fini leur exploitation.

Ainsi, la production cinématographique américaine, qui avait quitté les écrans pendant l'occupation, revient en force.
En effet, dès octobre 1944, le film d'Hitchcock M. et Mme Smith (et non "Joies matrimoniales", probablement un titre belge ou plus tardif) sort sur tous les écrans.
Et en décembre 1944, on joue "Furie" avec Spencer Tracy, Fra Diavolo avec Laurel et Hardy, Ma femme est une sorcière avec Veronica Lake,et pour les amateurs de dessins animés de long métrage, le Paramount nous propose le premier long métrage de Max et Dave Fleischer : Les voyages de Gulliver en VF, à grand renfort de publicité, depuis le 20 décembre.

Mais Disney n'est pas en reste, car depuis quelques jours (listé depuis le 28 décembre dans le Figaro) au Cinéph. Champs Elysées, on rejoue La grande parade de Walt Disney, une compilation de dessins animés de court métrage sortie pour la première fois en 1940. Le 28 décembre, on annonce dans le Figaro que le jeudi 4 janvier, le cercle français du cinéma donnera pour sa séance inaugurale  au studio de l'étoile un festival du dessin animé.
Programme cinéma du Figaro du 30 décembre 1944

Cet intérêt pour le dessin animé et le cinéma en général est satisfait par les nouvelles sorties américaines, parfois pas encore doublées, mais aussi par les anciens succès dont, peut être, quelques copies probablement conservées pendant la guerre, permettent des sorties limitées à une seule salle. Les films projetés varient d'ailleurs encore de façon assez erratique et l'on n'est pas encore dans une logique de nouveautés hebdomadaires comme on en avait l'habitude tous les vendredis et comme nous connaissons aujourd'hui tous les mercredis.

C'est un samedi, le 30 décembre 1944, que L'Humanité et Le Figaro nous apprennent que le Normandie, sur les Champs-Élysées a remplacé sa programmation de Florence est folle, une comédie de Georges Lacombe avec Annie Ducaux, par Blanche Neige et les sept nains. Sur les publicités, on promet des attractions sur scène et "le grand orchestre du Normandie".
Le Normandie en 1945

La photo ci-contre, prise le 15 janvier 1945 par un journaliste de guerre américain, Sherman Montrose, nous montre la façade décorée pour l'occasion et la file d'attente. Outre, l'attrait évident du film, il semble que les salles de cinéma sont, à l'époque, un moyen relativement bon marché pour les populations de se tenir au chaud dans un Paris où les restrictions ne permettent pas toujours aux particuliers de se chauffer.

On remarquera que la devanture reprend le visuel de Gustaf Tenggren une fois encore mais les nains sont désormais plus proches de l'aspect qu'ils ont dans le film. À part ça, il semblerait qu'aucune nouvelle affiche ne soit créée pour l'occasion. Il est probable qu'en cette période de restriction, et pour une sortie limitée à une salle, on se soit contenté de réutiliser le matériel promotionnel d'avant guerre.


Le Normandie en 2014
D'ailleurs, on peut apercevoir dans le couloir une affiche qui figure dans la notice publicitaire de la sortie initiale, à l'usage des exploitants de salles. À ses côtés, plusieurs photographies qui donnaient aux spectateurs une idée des images du film. On en distingue au moins deux dont je vous reproduis les scènes agrandies.


Il semblerait, jusqu'à preuve du contraire, que cette sortie se soit limitée à une seule salle parisienne. Pourtant, à cette époque, on réédite le livre d'Hachette, et les cartes postales précédemment édités par E. Séphériadès sont rééditées par Superluxe.

De décembre 1945 à février 1946, la cinémathèque française organise une exposition  sur le dessin animé dont l'affiche ne peut dissimuler le maître du genre : on y reconnaît Oswald, Pluto, Donald Duck et en vedette Mickey Mouse. On peut douter que le genre du cartoon aurait pu susciter un tel évènement sans l'apport artistique de Blanche Neige.

6 ans après sa ressortie parisienne, la version française du film fait sa réapparition à Bruxelles, à l'Eldorado le 10 aout 1951, où elle reste à l'affiche de 13H à 21H jusqu'au 30 août 1951.

Dès le lendemain, le 31 août 1951, le film revient grâce à la RKO dans deux salles parisiennes : au Gaumont Palace (Place Clichy, 4.600 places, aujourd'hui disparu) et au Berlitz (31 boulevard des italiens, 1.500 places, disparu également) et rencontre de nouveau un succès phénoménal.
Pour sa première semaine d'exclusivité, le film engrange 8.306.418 francs au Gaumont Palace avec 43.302 entrées et  3.434.540 francs au Berlitz avec 14.832 entrées.
Pour sa deuxième semaine d'exclusivité, il rapporte 5.711.692 francs de bénéfices au Gaumont Palace (29297 entrées) et 2.347.390 francs au Berlitz (9.946 entrées), ce qui le propulse directement à la première place des meilleurs rendements parisiens devant Un jour à New York et Les amants de Capri.


La salle du Gaumont Palace en 1945

À la troisième semaine d'exclusivité, avec 28 séances dans chaque salle, il enregistre 14.382 entrées au Berlitz pour 3.434.540 francs (le cinéma compte 1.500 places de 200 à 300  francs la place) et 43.302 entrées au Gaumont Palace pour 8.306.418 francs (le cinéma compte 4600 places de 180 à 250 francs).

C'est au Gaumont Palace qu'on a projeté Cendrillon au Noël dernier et une publicité géante annonce déjà l'attraction de Noël prochain : Alice au pays des merveilles.

L'affiche de sortie de Blanche Neige semble être une reprise de l'affiche de Bernard Lancy de 1938 avec une police différente sur le titre et l'un des deux logos RKO est remplacé par la mention Technicolor.

Le 19 septembre, Blanche Neige change de salle pour une deuxième exclusivité parisienne (4 semaines jusqu'au 14 octobre) au Lord Byron (462 places) au 122 des Champs Élysées, aujourd'hui disparu. Il y rapporte 2.125.500 francs cette semaine là avec 8610 places vendues; la deuxième semaine, 2.162.500 francs avec 8650 places; la troisième 1.190.000 (4.760 entrées); et la quatrième et dernière 1.147.500 (4.590 entrées). À ce moment là, Blanche Neige est déjà reparti à la conquête du reste du pays grâce à une nouvelle sortie nationale.


À Lille, le film est déjà sorti depuis le 5 septembre dans deux cinémas : le Bellevue, où ses 7.354 tickets vendus rapporteront 822.200 francs, et le Caméo qui lui vend 7.962 billets pour 887.085 francs.
Également le 5 septembre, Nice voit débarquer le film dans pas moins de trois salles : l'Excelsior qui vendra en une semaine 4.682 billets pour 552.382 francs, le Politéama (4.876 entrées pour 579.850 francs) et le Royal (4.687 billets pour 556.200 francs).
Le 11 septembre, le films sort à Toulouse, au Trianon Palace où il rapporte 2.270.434 francs avec 17.460 billets vendus la première semaine, et pour la deuxième, 2.278.334 francs.
À Marseille, deux salles se partagent l'exclusivité pour une semaine seulement : le Capitole affichera 2.254.670 francs (16.607 billets) de recettes et le Rialto 1.731.375 francs (12.925 billets).
Le 19 septembre, le Pathé et l'Olympia de Nancy projettent tous deux le film avec respectivement 1.501.570 francs (11.462 entrées) et 678.515 francs (6.558 entrées) de recette pour l'unique semaine d'exclusivité.
Le 24 septembre, Blanche Neige sort à Strasbourg et Le film français du 12 octobre 1951 annonce triomphalement 3.530.140 francs de recettes en 12 jours (27.851 entrées) au Vox de Strasbourg, qui bat ainsi son record de recettes.
Le 26 septembre le film débarque au Ciné Journal de Lyon qui vend 15.214 places en une semaine pour 1.942.650 francs, la deuxième semaine 10.402 entrées pour 1.344.950 francs, la troisième et dernière semaine 8.293 entrées.
À Bordeaux, au Français, il y démarre une semaine qui rapportera 2.587.300 francs. La Sogec qui possède la salle, a organisé un concours de dessins réservé aux enfants de moins de 15 ans qui devaient représenter soit une scène soit un personnage du film. Des centaines de dessins ont été envoyés et exposés dans le hall. Les participants ont tous bénéficié d'une représentation du film et on a procédé à une remise de prix pour les 20 meilleurs. Le premier prix est une bicyclette.


Pour l'occasion, on réédite le livre d'histoire d'Hachette et les partitions des chansons du film. Un nouveau livre sort chez Hachette dans la collection "Les albums roses" avec des illustrations qui serviront par la suite dans des livres et des livres disques. Cette même collection se poursuivra avec, entre autre, de nombreux titres dérivés de Blanche Neige : La maison des nains en 1953, Le couronnement de Blanche Neige en 1955, Le retour de Blanche Neige en 1956 et Il était une fois en 1959 qui est en fait une réédition de La maison des nains suivi de L'arche de noé.








Bien qu'inspirée par le succès des cahiers d'images à collectionner de Menier en 1939, une nouvelle publication à 60 francs pièce voit également le jour pour prolonger la magie du film dans les foyers : dans la collection "éclair" (éditions populaires modernes, 39 rue Paul Barruel, paris XV) paraît un album où l'on doit coller "une merveilleuse collection de 240 vignettes multicolores". Ce même album est également paru en Italie à la même époque avec les mêmes illustrations, inspirées d'images du film mais avec une adaptation propre à ces publications qui ne diffèrent entre elle presque que dans leur traduction.



Dans les années qui suivent, plusieurs produits viendront combler l'absence du film dans les salles.
En 1953 sort un nouvel album Hachette (collection Grands albums) où l'on trouve pour la première fois des illustrations, typiques des années 50, maintes fois réutilisées où la Reine a une robe rouge et où des pois rouges apparaissent et disparaissent de celle de Blanche Neige au gré des illustrations. On y retrouve également une nouvelle représentation de la mère de Blanche Neige et de Blanche Neige au berceau.


En 1954, la chanteuse Paulette Rollin, qui était alors en quelque sorte la voix officielle de Disney à l'époque à cause de sa participation au doublage de Cendrillon, sorti 3 ans plus tôt, proposa une compilation de chansons Disney chez Mercury. Elle avait déjà enregistré dès 1947 des chansons de Bambi (alors que le film lui-même était sorti avec des chansons non traduites), puis des chansons de Cendrillon. Dans ce nouvel album, on trouve certains de ses succès non Disney, mais aussi et surtout des chansons d'Alice au pays des merveilles, Cendrillon, les 3 petits cochons, et Blanche Neige : Heigh-Ho, Un jour mon prince viendra, Sifflez en travaillant et Un chant. L'orchestre est dirigé par le mari de la chanteuse : Hubert Rostaing.

En 1955, on réédite la populaire histoire de Blanche Neige enregistrée par Élyane Célis. L'enregistrement est scrupuleusement le même que pour les deux disques 78 tours de 1938 mais il ne s'étale plus que sur les deux faces d'un 45 tours.


La qualité d'enregistrement ayant quelque peu évoluée, Lucien Adès, qui s'est déjà engouffré dans le marché avec d'autres longs métrages Disney, fait enregistrer une nouvelle version de l'histoire qui, cette fois, comportera plus d'acteurs et permettra de mieux discerner les personnages. Le narrateur est François Périer qui officiera plus tard dans une des versions françaises de Fantasia. La Princesse est interprétée par Lucienne Pacley. Le réalisateur et acteur Roger Coggio interprète le Prince a une époque où il commence à peine une longue carrière au cinéma et au théâtre. C'est Ariane Murator (ou Muratore) qui campe la Reine et la sorcière. Jacques Provins, Yonal et Joé Noël se partagent les nains. Jany Sylvaire chante pour Blanche Neige et Aimé Doniat pour le Prince. Pour la première fois, cet enregistrement sonore est accompagné d'un livret illustré où l'auditeur peut suivre l'histoire écrite.


Toujours en 1955, une des illustrations de cette édition fait office de couverture d'un livre "en relief" (les pages découpées se déplient pour former une scène en trois dimensions).

La version française du film sort en Russie en juillet de cette même année sur les écrans de cinéma... et de télévision ! Le film ne sera apparemment doublé en Russe que bien plus tard pour sa sortie DVD. C'est d'ailleurs une copie 35mm Russe avec le premier doublage français du film qui se trouve actuellement dans les archives du film de Bois D'Arcy.

En 1958, Paulette Rollin récidive en sortant chez Barclay un mini album de chansons de Blanche Neige. Cette fois, il ne s'agit que des airs de ce film là et malgré les titres similaires à son précédent album, les enregistrements sont différents et l'orchestre est dirigé par Mario Bua. Cet album a récemment été proposé au téléchargement sur Itunes. On retrouve, sur la couverture, les personnages en latex qui avaient servi pour la promotion du film dans la bande annonce américaine de 1937. Fait rare, cette même année, Mathé Altéry, dont on pouvait entendre la voix sur le générique des Aventures de Peter Pan, chante même "Un jour mon Prince viendra" à la télévision dans l'émission Au caprice du temps le 14 février.

Pendant ce temps, le film ressort aux États-Unis pour la première fois sous un autre label que RKO, la compagnie ayant terminé ses activités l'année précédente. Pour cette raison, le générique est retourné avec quelques mentions différentes : on remplace le premier carton qui mettait l'emphase sur le fait qu'il s'agissait là d'un long métrage par un simple "Walt Disney presents" et la mention RKO est effacée du troisième carton. Pour ce faire, il fallut redessiner un décor car l'original, si l'on en croit le studio, a été perdu. Un décor vierge est donc désormais disponible pour adapter le générique du film dans une infinité d'autres langues. On en profite pour mettre en chantier de nouvelles versions du film pour tous les pays où il va sortir doublé dans les années à venir...

Retrouvez d'autres informations sur Blanche Neige sur le site La BlancheNeigeothèque


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2 commentaires:

Anonyme a dit…

Sans trop me tromper, je peux affirmer que les illustrations du livre Hachette se 1953 sont de Al Dempster, qui était surtout un créateur de décors de dessins animés pour le Studio Disney! https://d23.com/walt-disney-legend/al-dempster/

Greg Philip a dit…

Je vous crois sur parole. Merci beaucoup pour la précision ! J'aime beaucoup cet album que j'avais eu de mon frère.

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