mardi 26 juin 2012

Alice Guy, la touche féminine


Les réalisateurs sont souvent des hommes. J'ai mentionné Dorothy Arzner il y a quelques mois. Son statut à Hollywood est plutôt unique. Ida Lupino a également réalisé des films mais elle est principalement connue pour sa carrière d'actrice, qui était d'ailleurs son métier initial.


Saviez vous que la première femme réalisatrice de l'histoire du cinéma a connu une renommée internationale ?


Avant les D.W. Griffith, et les Cecil B. DeMille, il était une femme qui, étonnement, avait commencé sa carrière comme secrétaire de M. Gaumont et devint par la suite la première réalisatrice de films.

Elle s'appelait Alice Guy. Elle tourna son premier film entre 1896 et 1902 et son dernier en 1920. Pendant cette période, elle développa l'utilisation des effets spéciaux, de la couleur, du son, etc. Mais surtout, elle fit évoluer le cinéma de son état de simples plans-séquences documentaires, à des mises en scène de longs métrages de fictions.
La confusion concernant le début de sa carrière provient de ses propres déclarations contradictoires : elle la situe en 1896 mais décrit un film tourné en 1902.

Alice sur le plateau de son 1er film en 1902
D'après ses dires, son premier film était un court métrage à propos d'une “fée aux choux” qui fait apparaître des poupons dans un jardin. Jusqu'à récemment, on en avait naturellement déduit qu'il s'agissait de “La fée aux choux”, réalisé en 1900 par un réalisateur inconnu, mais une inspection plus avancée du catalogue Gaumont permettrait d'identifier le film "La naissance des enfants", renommé en 1903 Sage-femme de première classe, qui traite d'un sujet similaire. Il est facile de confondre les deux films: le sujet est sensiblement le même, mais le panneau de la boutique d'enfants porte l'inscription “fée aux choux”, seul titre reconnu par Alice Guy qui rejette toute idée de sage-femme (de fait, il est probable qu'il s'agisse d'un titre de tournage). La photo ci-dessus a été prise après le tournage en souvenir, Alice Guy arbore le costume de l'acteur masculin inconnu afin de pouvoir poser avec ses deux actrices et amies : les sœurs Germaine et Yvonne Serand.


25 ans avant le succès du chanteur de jazz, elle tourne plus de 400 films sonores dès 1902 grâce au procédé chronophone. Il s'agissait souvent d'une seule scène figurant des chanteurs ou des danseurs. Il existe un plan tourné le 9 Janvier 1907, où l'on peut voir Alice diriger Le bal des Capulet tiré de Roméo et Juliette (Numéro 300 dans le catalogue), assisté d'Etienne Arnaud qui porte d'épaisses lunettes noires pour protéger ses yeux de l'intense éclairage.
Elle aborda des projets encore plus ambitieux: en 1906, elle dirigea un péplum de 33 minutes appelé La vie du Christ. S'il peut paraître primitif à un public moderne (le film est une succession de tableaux en plan large qui rappellent le théâtre), il s'agissait néanmoins d'une avancée pour les spectateurs de l'époque, peu habitués aux décors et costumes élaborés, à la présence d'animaux ou de centaines de figurants à l'écran.



Alice Guy dirige Bessie Love
Peu après son mariage avec un réalisateur britannique, Herbert Blaché, elle déménagea aux États unis et travailla avec les vedettes américaines de l'époque comme Bessie Love, Olga Petrova; et pour William Randolph Hearst entre autres. Elle créa même son propre studio (Solax) dans le New Jersey. Vous pouvez avoir un aperçu de sa production sur ce DVD qui contient également un documentaire de 2008 pour mieux la connaître.
Malheureusement, elle dût rentrer en France après son divorce et abandonna son métier. Même si elle dirigea des centaines de films (dont beaucoup sont perdus malgré ses efforts pour en retrouver de son vivant) et qu'elle finit par gagner la reconnaissance de quelques pairs (on lui attribua la légion d’honneur en 1953), elle est pourtant largement oubliée, comme tant de pionniers du cinéma.
Gaumont a sorti un beau coffret de ses films en DVD que je vous recommande. J'ai aussi lu Alice Guy, la première cinéaste de l'histoire d'Emmanuelle Gaume qui nous présente une version romancée captivante de sa vie.

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5 commentaires:

PW1949 a dit…

j'apprécie beaucoup votre blog mais il est dommage que vous vous fassiez le porte parole de l'opinion de M Gianati sur le premier film d'Alice Guy.
Ce qui est tout de même surprenant c'est que Léon Gaumont dit explicitement qu'Alice a tourné en 1896 et que l'on soutienne maintenant le contraire.
Dans une note manuscrite destinée à compléter sa notice sur "les établissements Gaumont" , dans le chapitre sur "les premiers clients", on lit: "Ce furent des forains, les Grenier qui avaient une grande loterie. Alice Guy qui réalisa les premiers films Gaumont , à partir de 1896, raconte qu'elle fut invitée....". BIFI LG364-B50.

Greg Philip a dit…

Merci pour ce commentaire. Je ne me considère en rien comme un porte parole. Tout au plus, je souhaitais relayer une théorie qui me paraissait somme toute intéressante pour ce qu'elle était : une théorie. Mais vous constaterez que, jusqu'à preuve du contraire, j'ai moi-même mentionné le début de sa carrière comme étant 1896. Ceci dit, je trouve en effet troublant qu'aucun document d'époque ne vienne confirmer cela et que seul les souvenirs d'Alice Guy et ceux de Louis Gaumont (dans les deux cas largement postérieurs) servent de base à sa filmographie. Si vous en connaissez, je serais ravi que vous m'en fassiez part et je ne manquerai pas d'en parler.
Outre cela, je considère somme toute que l'année de ce premier film n'est pas si cruciale : dans tous les cas, Alice Guy est une pionnière au talent indéniable auquel je souhaitais avant tout rendre hommage dans cet article.

PW1949 a dit…

Je ne voudrais pas polémiquer mais le texte que je cite est de Léon Gaumont pas de Louis.
Léon sait tout de même ce qu'il dit dans les années 30 à propos de sa secrétaire.
En 1933 par contre le 23 Septembre quelques lignes dans le Temps " Germaine Dulac fut chez nous la première femme metteur en scène Après elle vint en Amérique Dorothy Azner .." Dans le numéro du 30 Septembre on lit "Mme Blaché proteste et revendique pour elle le titre de "première femme metteur en scène dans une longue lettre ....( elle écrit :) " de 1897 à 1907 j'ai dirigé la production de la maison Gaumont, ayant sous mes ordres des artistes de talent tel Feuillade, Jasset, etc...". Elle signale aussi qu'elle a reçu les palmes académiques en 1907 en tant que "directrice de théâtre". Il est évident que Léon Gaumont aurait réagi à cette publication dans un grand journal s'il s'était s'agit d'affabulations.
Il est effectivement troublant que la figure d'Alice Guy ait été occultée à ce point!
Alice a bien commencé a tourner en 1896 et je ne vois pas pourquoi on rayerait de sa filmographie 1896-1902.
Il est probable que, quand elle écrit à Louis ( le fils de Léon), dans les années 50 pour établir sa filmographie, Alice Guy ne se rappelle plus des titres de films qu'elle a tourné et qu'elle prend pour base les échanges d'avant guerre avec Léon Gaumont:" la liste dactylographiée que vous m'avez remise" (Liste de 1939 de Léon Gaumont pour la mise à jour de la notice sur les établissements Gaumont ) ... J'étais surprise du nombre de films que j'avais moi même dirigé". BIFI LG 371B50. Elle est peinée de voir la fée printemps, Esmeralda , la vie de Jésus attribués à Feuillade.
Il est malgré tout impossible qu'elle ait oublié son premier film!
La description du scénario de la fée aux choux par Alice Guy dans une lettre à Louis Gaumont de 1953 ne correspond ni à "sage femme de première classe" ni au film retrouvé en 1996.
"Deux jeunes mariés se promenaient dans les champs pendant leur lune de miel . Ils arrivaient auprès d'un champ de choux ou un paysan travaillait. le jeune homme se penchait à l'oreille de sa jeune femme et lui demandait si elle aimerait avoir un poupon. Elle acceptait en baissant les yeux ( c'était la mode en 1900) et le jeune homme interrogeait le paysan. celui ci dérangé dans son travail leur donnait avec humeur la permission de chercher dans son champ. Le jeune mari découvrait tout d'abord un bébé de carton qui les décevait intimement mais la jeune femme entendait soudain un gazouillis derrière un choux plus éloigné , elle y courait et découvrait un beau poupon bien vivant qu'elle rapportait en triomphe à son mari. après avoir dédommagé le paysan ils partaient tous les deux ravis pendant que le paysan retournait à son champ en haussant les épaules" (15 Avril 1953 BIFI LG371B50)

Greg Philip a dit…

Désolé pour Gaumont, c'était une simple faute d'inattention. Je disais seulement qu'il serait possible (à défaut de probable) qu'une ou deux personnes puissent avoir la mémoire qui flanche un peu après presque 40 ans ! J'ai déjà du mal à me rappeler de ce que j'ai fait il y a une semaine.
Plus sérieusement, vos informations sur ce premier film m'intéressent beaucoup. Et elles s'accordent d'autant mieux avec ce blog que, si j'en crois ce que vous dites, ce film est donc perdu. Je dois dire que je ne suis pas autrement étonné et que je suppose que la polémique est née de ce que les passionnés n'arrivent pas à se résoudre qu'il soit vraiment perdu et ont voulu le reconnaître à toute force dans ceux disponibles en dépit du bon sens et de la description que vous fournissez.
Je vous en suis reconnaissant et vous remercie de la lumière que vous apportez. Si d'autres éléments vous passent entre les mains, n'hésitez pas à les partager. Je sais ne pas être le seul à m'intéresser à Alice Guy.

Alice Guy Jr. a dit…

Il est effectivement troublant que la figure d'Alice Guy ait été occultée à ce point!
The Film Daily Jan-Jun 1922
... . Madam Alice Blache, born in Paris, France. Start ed film career as secretary to N. Gau- mont in Paris, and then took charge of the Gaumont studio in Paris, in 1897. Mme. Blache has pro- duced pictures with many well-known stars ..
Motion Picture Studio Directory and Trade Annual Jan 1918:
... . BLACHE, Mme. Alice; b. Paris, 1878; educ. convents in Paris and Geneva; screen career, started as sec. to M. Gaumont in Paris, later in charge of Gau. studio (Paris) 1897, Solax 1910 Co.; producing "The Pit ...... 1902 une invention récente des archives Gaumont simple épisode de la guerre de 100 ans entre l'intrépide Alice Guy et l'empire Gaumont (*:*)

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