dimanche 13 avril 2014

Betty Balfour

BFI vient d'annoncer la découverte d'un chef d’œuvre du cinéma britannique : Roses de Piccadilly [Love Life and Laughter] de George Pearson. Peut-être cette découverte aidera-t-elle à ramener la lumière sur une star oubliée.

Plus qu'une des vedettes d'Alfred Hitchcock

Lorsque le BFI a restauré "les 9 Hitchcock": les films muets encore existants d'Alfred Hitchcock, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que certains d'entre eux n'auraient probablement pas bénéficié de cette attention s'ils n'étaient attachés au nom du maître du suspense. Pourtant, lors de leur sortie initiale, sa participation n'était jamais l'argument vendeur de ces films. Les vraies vedettes étaient tout simplement celles que l'on voyait à l'écran et personne en dehors des professionnels ne savait qui était M. Hitchcock.

Le scénario de Champagne, qui termina en comédie légère, fut développé à partir d'un titre prédéfini et aurait donc pu donner un film tout à fait différent. En effet, Hitchcock comptait d'abord articuler l'histoire à l'opposé : une pauvresse travaille dans une usine de champagne, ce qui lui donne envie de monter dans l'échelle sociale sans être trop regardante sur la manière d'y parvenir. Après ces turpitudes, elle revient, dégoûtée, à son ancien métier.

Finalement, le film suit une riche héritière frivole dont son père entend lui donner une leçon en lui coupant les vivres. Elle retient la leçon, redevient riche et tout le monde est heureux.
Portrait de 1925

On ne pouvait raisonnablement compter sur un réalisateur alors relativement nouveau pour sublimer une histoire aussi insipide (même si la plaquette de présentation de presse du film nous apprend qu'il a déjà  "la réputation d'être le meilleur réalisateur britannique"), ainsi on engagea une star pour assurer des revenus. Son nom était Betty Balfour, qui venait de gagner le titre d'"actrice préférée des Britanniques" et dont on n'évoque plus guère le nom de nos jours, sauf pour ce film.

Les débuts de Betty

Pourtant, Betty Balfour était alors immensément populaire grâce à son rôle de Squibs qu'elle reprit pour plusieurs films, le premier étant La petite marchande de fleurs de Piccadilly [Squibs]. Le film traversa la Manche en 1922 et remporta le même succès dans l'hexagone.

Elle commença à travailler sur les planches à l'âge de 18 ans, en octobre 1914, aux Ambassadors à Londres grâce au producteur C. B. Cochran qui la rencontra par l'intermédiaire de son admiratrice Lady Fitzmaurice. Elle y joua une pièce d'un acte intitulée From Louvain. L'année suivante, elle apparaît dans la revue More.

Lorsque C. B. Cochran passe à la direction du Palladium, elle le suit et y joue dans All Women, une revue qu'elle emmène ensuite à travers le pays. À son retour à Londres, elle joue au Palace Theater en juin 1917.

Betty dans Le pantin meurtri

À l'époque, elle fut blessée par une bombe allemande et tint le lit plusieurs mois. Mais elle revint au travail en 1919, à l'Alhambra, dans le rôle de Violet Manstone dans la pièce Medorah.Le succès rencontré lui fit décrocher un contrat de deux ans chez Welsh Pearson and Company à la condition qu'on ne la verrait pas sur scène pendant cette période. Son premier rôle à l'écran fut donc celui de Sally, dans Le pantin meurtri [Nothing Else Matters], un film dont la vedette est Moyna MacGill, la mère d'Angela Lansbury.

Vint ensuite Son vieux papa [Mary Find The Gold] avec Hugh E. Wright.

Squibs

Le rôle qui allait la rendre célèbre fut celui de La petite marchande de fleurs de Picadilly [Squibs], un personnage qui lui attira la sympathie du public. On la surnomma dès lors "la Mary Pickford anglaise" et, après les films La gosse de Whitechapel [Mord Em'ly] et Wee MacGregor's Sweetheart (tourné en écosse), elle reprit le rôle dans Squibs gagne la coupe de Calcutta [Squibs wins the Calcutta Sweep].

Wee MacGregor's Sweetheart avec Donald Macardle
La coupe de Calcutta était une sorte de loterie nationale. Chaque ticket coûtait une livre et le nombre de gagnants était déterminé par le nombre de chevaux dans le derby d'Epsom.Chaque gagnant était associé à un cheval et le cheval gagnant assurait la plus grosse somme au porteur du ticket correspondant (plusieurs dizaines de milliers de livres sterling). Par exemple, en 1921, un londonien gagna 69.000 livres.
George Pearson, Hugh Wright, Betty Balfour & Fred Grove sur le plateau.

Certains extérieurs de ce film furent tournés à Paris, sur les Grands Boulevards, ainsi qu'à Piccadilly Circus où Squibs apprend qu'elle a gagné et embrasse un policier surpris dans son enthousiasme, une scène apparemment tournée au milieu d'un public non prévenu. Le petit ami de Betty jouait même un rôle de policier dans le film.
Squibs vient de gagner à la loterie !

Avant même que le film La coupe de Calcutta ne soit achevé, le contrat fut renouvelé pour deux années supplémentaires. Deux épisodes s'ajoutèrent donc à la série : Squibs, membre du parlement [Squibs M.P.], et La lune de miel de Squibs [Squibs' Honeymoon] (pour lesquels elle devint respectivement scénariste et productrice), tous réalisés par George Pearson. Même si les films suivants ne font pas partie de la série des Squibs, Betty Balfour continua à interpréter des rôles similaires dont les titres français entretiennent un éventuel malentendu : Roses de Piccadilly [Love, Life and Laughter]. Dans ce film tout récemment redécouvert, un de ces numéros de vaudeville fut réutilisé. Elle mit ensuite fin à sa collaboration avec George Pearson et tenta de modifier son image.
Roses de Piccadilly

Une vedette européenne

La diffusion de ses films hors de la Grande Bretagne lui permit de s'exporter en Europe, et elle tourna plusieurs films en France (elle était quasiment bilingue) et en Allemagne.
Le film Palace de luxe [Champagner en Allemagne ou Bright Eyes en angleterre], réalisé par Geza von Bolvary, est souvent confondu avec celui d'Alfred Hitchcock, simplement parce qu'il partage la même vedette et un titre très similaire. 
Le Prince Aage du Danemark visite le plateau de Champagne d'Alfred Hitchcock

Il est d'ailleurs assez ironique de penser que son film le plus connu aujourd'hui est Champagne,qui se voulait un départ de ses rôles habituels de personnages pauvres mais optimistes, sans compter que c'est l'un des films les moins évoqués dans les articles d'époque la concernant.

Sur cette rare affiche française du film, le nom d'Hitchcock n'apparaît même pas.

Un des films tourné en France fut Monte Carlo par le réalisateur Louis Mercanton. Dans le magazine Mon Ciné, on peut lire qu'il s'agissait là de la première production cinématographique à être tournée à l'intérieur du casino. Le même réalisateur la dirigea dans Croquette et dans La petite bonne du palace (distribué sous le titre Cinders outre manche). Un autre français, Marcel L'Herbier assura la réalisation de Le diable au cœur. dans Paradis [Paradise], elle gagne un prix et décide voyager sur la côte d'azur (l'actrice se cassa une côte durant sa séquence de danse avec Alexandre D'Arcy).
Carlyle Blackwell, Jean-Louis Allibert & Betty Balfour dans Monte Carlo

En 1927, elle tourna un nouveau film international La fille du régiment tiré d'une opérette italienne  avec un réalisateur et des acteurs allemands, pour le compte d'une compagnie britannique, avec une vedette masculine franco-égyptienne. On tourna à Barcelone, Londres, Berlin, Paris...
Dans ses interviews, elle avoue ne pas aimer l'idée de cinéma parlant mais croire d'avantage en la couleur. On la comprend puisque le parlant qui ne connaissait pas la traduction dans ses débuts, ne pouvait que lui fermer la porte de l'Europe.

Baroud d'honneur musical

Roses de Piccadilly
Mais lorsqu'il s'imposa malgré tout, elle dut néanmoins s'adapter. Elle tourna ainsi dans la première comédie musicale anglaise, Raise the Roof, avec Maurice Evans et dans un second intitulé The Nipper. Après quoi elle disparut des écrans pour 4 ans.
À son retour, elle ne joua plus qu'un second rôle aux côtés de la vedette musicale Jessie Matthews dans Toujours vingt ans [Evergreen], un des rares films disponible en DVD de nos jours. Elle fit revivre son personnage dans Squibs, un remake musical en 1935. Sans être un échec, celui-ci ne remporta pas autant de succès que les précédents et, après un autre film, elle cessa de tourner. Elle revint sur les écrans dix ans plus tard avec un autre habitué d'Hitchcock, Gordon Harker, dans 29 Acacia Avenue.
Elle enchaîna une tentative au théâtre, et prit sa retraite. Si ce n'était pour le film d'Hitchcock, elle serait vraisemblablement complètement oubliée aujourd'hui. Peut-être que la découverte de ce nouveau film changera un peu la donne.

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