jeudi 26 décembre 2013

La voyante

Lili Damita et Georges Melchior
Le mois dernier, l'acteur Paul Walker est mort avant d'avoir pu terminer le tournage de Fast & Furious 7. Pourtant Universal a déjà annoncé que le film sortirait coûte que coûte. On serait tenté de penser qu'il s'agit là d'une stratégie commerciale dénuée de tact, mais le fait est que c'est bien souvent ce qui se passe lorsque la vedette d'un film meurt au milieu de la production.

Bela Lugosi  par exemple, fut remplacé par le chiropracteur de Ed Wood sur son dernier film Plan 9 from Outer Space quand il quitta ce monde (et le film).

Le crépuscule de la grande Sarah

Sarah dans Mères françaises
En 1923, la plus célèbre vedette internationale de tous les temps, Sarah Bernhardt, décidait d'apparaître une fois encore dans un long-métrage. Elle avait déjà tourné dans des productions primitives dans les années 1910 qui avaient remporté un succès phénoménal et avaient d'ailleurs grandement aidé à promouvoir ce nouveau média qu'était alors le cinéma. Depuis lors, elle avait évolué de ces adaptations brutes de succès théâtraux vers des scenarii écrits et pensés spécialement pour l'écran et pour elle comme Mères françaises (disponible en Blu-ray en bonus de J'accuse, d'Abel Gance).

La voyante fut écrit par son ami Sacha Guitry (qui fait une apparition dans le film) et elle insista pour que le tournage se déroule dans l'atelier de son hôtel particulier du boulevard Pereire à Paris. Elle avait alors 78 ans et avait perdu une jambe depuis 1915. Elle devait donc jouer assise ou allongée.

Le singe serait Charlot Ier, qui apparaît aussi dans Vidocq, mais d'autres sources l'identifie comme "Jacqueline" qu'on aurait blanchie à l'eau oxygénée puis bleuie au méthylène afin de la rendre plus photogénique.

Un réalisateur américain


Une nouvelle société de production, "Films Abdoré", fut créée spécialement pour ce film par A. Dornès. Le réalisateur américain Leon Abrams devait le diriger (des sources modernes indiquent Louis Mercanton, ami de Sarah comme co-réalisateur, mais je n'ai rien trouvé qui soutienne cette thèse dans les documents d'époque et un article écrit juste après la mort de l'actrice par Mercanton lui-même ne mentionne aucune implication de sa part dans le tournage).
Sarah porte des lunettes de soleil entre les prises pour protéger ses yeux des puissants projecteurs de l'époque.

L'histoire

Mary Marquet & Harry Baur
Le film devait conter l'histoire de Jean Detaille (joué par Georges Melchior, reconnu du public comme Fandor dans la série de Fantômas), que son politicien de père trouve trop familier avec sa belle mère. Le père (joué par l'excellent Harry Baur, futur Jean Valjean dans Les misérables de Raymond Bernard, récemment restauré) le jette à la rue à la suite d'une méprise causée par son arrivée inopinée dans la pièce alors que le jeune homme se penchait pour tourner la page d'une partition pendant que sa belle mère jouait du piano. Abasourdi, Jean se fait attaquer dans la rue. Pierrot, un clown,le sauve et le recueille chez lui . Dans le même immeuble vie une vieille voyante, Madame Gainard (Sarah Bernhardt), surnommée 'la sorcière'. La belle mère, dans l'espoir de trouver Jean, consulte la vieille dame qui résoudra finalement les problèmes de tous les personnages : Jean épouse sa petite amie Suzanne (Lili Damita, avant qu'elle devienne Madame Errol Flynn qui la surnommait 'Tiger Lily') qui se trouve être la fille de Madame Gainard, et le père règle ses problèmes politiques au passage. Tout est bien qui finit bien...

Sarah meurt

Sauf le film. Car malheureusement le 26 mars 1923, Sarah, dont les scènes de mort étaient si réputées, tira sa révérence suite à une défaillance rénale après deux jours d'agonie et la production dût s'interrompre avant que ses scènes soient complétées. On lui fit des funérailles grandioses à la Madeleine conformément à sa volonté. Le film, Jeanne Doré, tourné en 1915 mais n'ayant jamais connu une distribution digne de ce nom dans l'hexagone, fut présenté lors de son opportune sortie le 6 avril 1923 par certains directeurs de salles comme "son dernier film" ce qui était un double mensonge : elle avait fait Mères françaises après ça, et le sort de La voyante n'était pas joué. Alors même qu'elle est en train de pousser son dernier soupir, le journaliste Paul Nivoix interroge l'équipe du film pour Comoedia et le réalisateur lui répond en anglais : "Il ne lui reste plus qu'à achever des scènes secondaires qui ne sont pas d'une utilité absolue."
Le célèbre couturier du film Paul Poiret y fait une apparition

La poursuite du tournage

Le magazine Mon ciné du 24 mai 1923 annonce que les propriétaires des principales salles de Paris ont assisté à une projection du film inachevé à l'Artistic Cinéma, rue de Douai, et qu'il y a été décidé que le film pouvait être terminé avec une doublure (l'actrice Jeanne Brindeau est mentionnée sous le nom de "Jane Brindeau" le 7 juin dans ce même magazine) et en utilisant des prises inutilisées de Sarah. En moins de 48H, les 500.000 francs nécessaires sont rassemblés par un groupe de directeurs de théâtre à l'initiative de M. Alphonse Franck. On espère terminer le tournage avec les autres acteurs fin juillet et présenter le film en octobre.


L'actrice Pâquerette, qui joue la concierge au grand cœur dans le film, a donné une interview à Mon Ciné publiée le 5 juillet 1923. Elle y révèle que les acteurs ont dû partager l'écran avec un singe et un éléphant. Elle mentionne aussi un certain Baudet parmi la distribution (renommé "M. Baudry" dans un autre article). Elle se souvient de son arrivée à l'hôtel particulier de Sarah Bernhardt devant lequel deux camions avec groupes électrogènes étaient garés, et que la grand actrice l'avait reconnue instantanément : elle s'étaient déjà rencontrée lors d'une traversée de retour des États-Unis 25 ans auparavant. Apparemment, elle était si vive que ses infirmiers durent lui imposer le silence afin qu'elle ne se fatigue pas trop. Pourtant, ses yeux qui fascinaient le réalisateur étaient ceux d'une jeune fille de 20 ans.

Le clown devient un peintre

Pierrot le clown était interprété par une personnalité du monde du cirque : François Fratellini de la célèbre famille Fratellini, toujours active de nos jours. Il tourna ensuite dans Rêve de clowns avec ses deux frères et Georges Melchior. Ce film sortit pourtant le même jour que La voyante à cause des retards causés par la mort de Sarah.

Ses admirateurs viennent offrir leurs derniers hommages devant la maison de Sarah (à gauche)
C'est probablement le tournage de ce dernier qui empêchera l'artiste de poursuivre son rôle dans la version finale : un article du 2 octobre 1924 donne un synopsis légèrement différent où le clown est remplacé par un peintre, André Reynaud (interprété par Jean-François Martial si l'on en croit l'article et par Philippe Richard si l'on se fit aux archives de la Cinémathèque Française), également amoureux de Suzanne, qui se console de la perte de son amour au profit de Jean grâce une médaille gagnée par ses peintures au salon qui lui ouvre de nouvelles opportunités professionnelles. En effet, François Fratellini confirme dans une interview à Cinémagazine le 18 juillet 1924 qu'il a abandonné le rôle à la mort de l'actrice. C'est donc la version avec le peintre qui sortit en salle le 31 octobre 1924. Du reste, la collaboration de Martial est confirmée dans Comoedia dès le 30 juin 1923. Le remplacement a dû être rapide.


Lily Damita, Jean-François Martial et Georges Melchior
Jean-François Martial
Un article du magazine Mon Ciné du 18 mars 1926 sur Jean-François Martial nous confirme, photo à l'appui, que c'est bien lui qui apparaît dans la version finale du film dans le rôle du bon samaritain qui sauve le héros et l'héberge dans son atelier. On aperçoit d'ailleurs une toile retournée contre le mur au fond de la photo.
C'est le 14 août 1923 que Georges Melchior annonce à Comoedia qu'il a terminé le tournage qui a duré 6 mois. A partir de là, le film devient un non évènement : on en n'entend plus parler pendant plus d'un an et lorsqu'il sort enfin, Cinéa se limite à citer le titre et quelques acteurs dans la liste des nouveaux films. Pas d'article, pas d'analyse, pas d'intérêt. Il faut dire que la nationalité du réalisateur a clairement joué contre sa popularité. Un américain aux commandes du dernier film de la Divine, ce n'est pas passé et l'équipe du film, par ailleurs totalement française devra même se défendre d'avoir fait un film au prétexte de filmer les derniers instants de Sarah.

Quand même

Aujourd'hui, le film n'est pas disponible au public. Il dort peut être sur les étagères d'une cinémathèque ou est à jamais perdu. Faites moi savoir si vous avez plus d'informations. Même l'hôtel particulier de la comédienne a disparu, remplacé par un bâtiment moderne plutôt hideux où une plaque commémorative rappelle son souvenir et celui de sa propriétaire.
Malgré tout, la popularité de l'actrice reste proverbiale et si vous visitez le musée Grévin de Paris, c'est la statue de Sarah Bernhardt qui vous accueillera en premier.
Qui sait ? A l'image du credo de Sarah, le film reviendra peut être un jour "quand même".
Merci à Garry pour ses photos.

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1 commentaire:

roroldam a dit…

cher Greg Philip
j'aimerai vous posez une question détaillée concernant une mention dans votre compte rendu passionnant du film La Voyante. Pourriez-vous m'envoyer votre adresse email, svp, à roroldam@gmail.com.
Merci, Roland-François Lack