lundi 27 janvier 2014

Die drei Portiermädel (Les trois filles de la concierge)

Dans l'excellente biographie de Jacques Tourneur, The Cinema of Nightfall, Chris Fujiwara parle de Les filles de la concierge comme du meilleur film français de Tourneur. Mais même lui n'évoque pas le fait que, contrairement à ce que pourrait laisser croire le générique du film, il ne s'agit pas là d'une histoire inédite.

Les scénaristes crédités sont Georges de la Fouchardière et Jean-Georges Auriol.
Fujiwara nous apprend aussi que, 30 ans après sa sortie, Tourneur souhaitait refaire le film aux États-Unis. Le projet n'a pas abouti, mais le film était déjà un remake à l'époque.

J'ai trouvé un article dans le "Mon Ciné" du 31 décembre 1925 intitulé "Les trois filles de la concierge" écrit par un correspondant français en Allemagne à propos d'un film vu au cinéma Marmorhaus de Berlin : Die drei Portiermädel, réalisé par Carl Boese. L'histoire du film est la suivante :


Martha, Amelie & Annie
Les filles dans la version de Tourneur
Une concierge (Margarete Kupfer) a trois filles. Amelie (Hanni Weisse) employée dans une maison d'article de mode pour homme dirigée par le gros et réjoui Leopold Siedentopf (Jakob Tiedtke) qui la séduit, Annie (Helga Molander) travaille pour un photographe (Hermann Picha) et Martha (Maly Delschaft), repasseuse dans une blanchisserie, est amoureuse de Franz (Hugo Fischer-Köppe), un chauffeur qui utilise la voiture de son patron pour conduire les trois jeunes filles au travail tous les matins. Alors qu'il arrive en retard un jour, il tente de se justifier auprès de son patron, Monsieur Hans Brandstetter (Bruno Kastner), qu'il a manqué de renverser une jeune fille. Lorsque Brandstetter demande à voir la victime, Franz lui présente Annie dont il tombe amoureux. Ils se marient.
Le mariage de Martha
Le mariage de Lucie (Tourneur)
La mère d'Annie, honteuse de sa condition sociale, utilise l'appartement d'un de ses locataires en vacances pour recevoir son gendre et lui faire croire qu'elle est la veuve d'un "conseiller secret".
Pourtant lorsque M. Brandstetter surprend son chauffeur parler familièrement à sa femme, sans savoir qu'il est son beau-frère, et s'en offusque. Annie, vexée, retourne chez sa mère.
Siedentopf & Amelie
Brandstetter décide de noyer son chagrin en sortant faire la fête et il rencontre par hasard dans une soirée Amelie et Martha. Quand Franz voit sa petite amie avec son patron, lui aussi est bouleversé.
Annie et Martha sont bientôt rejointes par Amelie chez leur mère car elle a quitté son mari infidèle.
Ginette & Gaston Rival dans une scène similaire
Le lendemain, Brandstetter revient chez le concierge où tout lui est expliqué. Il rentre dans sa nouvelle famille. Franz et Martha se réconcilie et Amelie trouve son bonheur auprès d'Emil le barman (Harry Halm), un ancien flirt dont elle est toujours amoureuse.


Albert chante
Si vous connaissez l'histoire du film de Tourneur, vous aurez remarqué que les seules différences sont les noms des personnages. Le reste est un copie conforme. L'auteur de l'article mentionne que le film est énergique, drôle et il lui prédit du succès, mais il déplore l'absence de scénariste (en fait Margareta-Maria Langen) au générique.

Pourtant, cette histoire apparemment sans prétention sera adaptée deux fois de plus à l'écran avant que Tourneur ne se penche dessus ! Toujours en Allemagne, sous la forme d'un remake sonore de 1932 intitulé Frau Lehmanns Töchter réalisé par Carl Heinz Wolff et avec Hansi Niese qui sortira même aux U.S.A. l'année suivante sous le titre Mrs. Lehmann's Daughters. Il bénéficiera aussi d'une distribution limitée dans l'est de la France, avec le titre Les filles de Madame Lehmann le 14 juin 1934, à peine 14 jours après la sortie de la version de Tourneur ! Dans ce film, le chauffeur chante une chanson, tout comme dans la version française.


Une version suédoise de 1933 appelé Giftasvuxna döttrar (Filles en fleur) est réalisée et interprétée par Sigurd Wallén.

On se perd en conjecture sur le véritable créateur de l'histoire car chaque film crédite un scénariste différent pour les mêmes péripéties. Si la version de Wolff crédite un livre de Franz Rauch comme base de cette histoire, je n'ai pu le trouver et cet homme n'est crédité partout que comme un acteur et scénariste. De plus, il n'est pas mentionné dans le premier film. Il est intéressant de constater que chaque version ignore totalement l'existence des autres.

Rien dans l'article ne suggère que Die drei Portiermädel est jamais sorti en France, mais il prouve que son succès a résonné en dehors des frontières de l'Allemagne. A ma connaissance, si le film de Tourneur n'est pas facile à trouver, il existe bel et bien (j'en possède une copie), par contre, l'original allemand est probablement perdu.

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